Une démocratie gagnante

Minuscule petit pays, coincé entre l'océan Atlantique, le géant nigérian et les cousins du Togo, du Burkina et du Niger, le Bénin qui appartient à la catégorie des pays les moins avancés de la planète du fait de la faiblesse de son produit national brut, n'en fait pas moins l'envie de plusieurs gouvernements africains. Sa brillante et pacifique transition démocratique, imitée sans succès, entre autres, par des pays comme le Togo, le Congo, le Zaïre et d'autres, en fait le modèle par excellence et hélas unique, d'un passage d'une dictature militaire à une démocratie multipartisane de type libéral, sans violence et dans la concorde générale.

Depuis la Conférence nationale des forces vives de la nation, qui s'est déroulée en février 1990, Cotonou ne se targue pas seulement d'avoir réussi avec brio son entrée dans le monde des démocraties, elle s'est vigoureusement prise en main, elle a assaini ses finances publiques ainsi que son réseau bancaire, et elle a redonné à son économie les leviers lui permettant d'afficher aujourd'hui un taux de croissance économique supérieur au taux démographique. C'est un cas de figure rare en Afrique au sud du Sahara.

Dialogue constructif

Les secrets de la reprise béninoise se révèlent dans l'esprit de dialogue et de franche volonté de changement, qui ont permis à la Conférence des forces vives de la nation, de ranger dans les calendes de l'histoire les dix- sept ans de règne communiste. Ailleurs en Afrique, le même exercice prend des mois, dans une ambiance de confrontation armée sans jamais se concrétiser en une réelle transition. Situation d'autant plus dommageable qu'on assiste à un éparpillement des énergies plutôt qu'à une canalisation des efforts sur les projets de développement et les secteurs devant assurer le relèvement d'économies en constante dégradation. L'instabilité, l'insécurité, l'absence d'autorité et de prise de décision éloignent de ces pays tout partenaire de bonne volonté et tout bailleur de fonds disposés à aider au financement du développement. C'est pourquoi, il faut mettre le mérite de l'exception béninoise à l'actif de tous les protagonistes.

Il est vrai que malgré l'assainissement des finances publiques et le rétablissement des grands équilibres macro-économiques, la population béninoise a du mal à percevoir en quoi la démocratie a amélioré son niveau de vie. La pauvreté est toujours aussi répandue, le manque d'infrastructures tout aussi criard et le vigoureux programme d'ajustement structurel a laissé sur le carreau des milliers de Béninois détachés de la fonction publique.

Efforts récompensés

Tout de même, l'État dispose aujourd'hui d'une plus grande capacité de manoeuvre. La remise à flot des finances publiques en peu de temps et l'incontestable reprise de l'activité économique fournissent au gouvernement les moyens de répondre aisément à ses obligations financières et de donner aux Béninois le goût de bouger. À l'extérieur du pays, les signes de rigueur budgétaire, de bonne gestion, de stabilité et de confiance dans la capacité du pays de s'en sortir continuent d'attirer la sympathie et l'argent des partenaires du développement. Depuis quatre ans, jamais la Banque mondiale, le Fonds monétaire international et la Banque africaine de développement ne se sont autant impliqués. Les partenaires bilatéraux, la France en tête, ont plus que triplé leur aide et leurs programmes de coopération. Depuis 1991, le Canada et le Danemark ont fait du Bénin un pays prioritaire au chapitre de leur coopération, alors que deux ans plutôt, ils trouvaient infréquentables les autorités béninoises. En 1991-1992, la Norvège a consacré 2% du total de son aide publique au développement (APD) au Bénin, soit 24,5 millions de dollars US, alors que la Suisse fournissait 0,9% de son APD, c'est à dire 9 millions US$. En Afrique, presque personne ne peut se prévaloir d'une pareille performance en si peu de temps.

En plus de sortir le Bénin de son isolement international, l'expérience démocratique béninoise semble contribuer à la redéfinition des cartes d'influence sur l'échiquier africain, bien évidemment à l'avantage du pays. Modèle sans précédent dans la région, le Bénin demeure le terrain privilégié pour l'organisation d'événements internationaux initiés par des gouvernements, des organisations non gouvernementales et des institutions financières internationales, soucieux de montrer leur soutien à la démocratie et aux progrès économiques en Afrique. Que ce soit la tenue du prochain sommet de la Francophonie, des rencontres internationales du Forum francophone des affaires, des réunions de la CEDEAO ou même de la Coalition mondiale pour l'Afrique, le Bénin tire de toutes ces activités une visibilité internationale et d'inévitables retombées économiques.

Sérénité recherchée

Toutefois l'harmonie générale qui a prévalu et installé jusqu'ici un climat de confiance et de stabilité, si nécessaire à l'activité économique, commence à s'effriter. L'approche des prochaines élections prévues au début de 1996 poussent les protagonistes à un repositionnement politique dans une Assemblée nationale où les 65 députés viennent de 24 partis politiques différents, le plus important groupe parlementaire appartenant au principal parti d'opposition avec 6 députés. Le gouvernement qui s'est appuyé jusqu'ici sur une coalition de petits partis a vu son dernier budget rejeté par le parlement. Ajoutons à cela, le coup de frein que la dévaluation du franc CFA vient d'imprimer à la croissance de l'économie béninoise et à la diminution du pouvoir d'achat des Béninois, et nous sommes loin de l'esprit constructif de la Conférence nationale. Aujoud'hui plus que jamais, les Béninois ont besoin de retrouver leur sérénité d'hier et de l'appui de leurs partenaires pour aider la démocratie qu'ils chérissent tant à mieux grandir.